84km – 640m dénivelé +
Profonde comme la forêt
« C’est trop grand pour moi »
Me dit-elle de son hamac suspendu

Le père d’Anne m’a offert une grande bière, le chien une léchouille et Anne une salade composée…pour le repas. Bbq allumé et enfin une Bradwürste bien grillée pour accompagner des petits pains maison. Le père me fait les gros yeux quand je refuse la 2eme bière (pinte quand même), « mais tu vas boire quoi avec ton repas !? », j’accepte… Côté dessert, je reste sur ma faim, heureusement que j’ai des gaufrettes Manner dans mon sac, mon péché mignon.
Minute culture : ce sont des gaufrettes autrichiennes produites par la marque du même nom, non distribuées en France… Elles sont très croustillantes avec beaucoup de couches et beaucoup de fourrage praliné dans la recette originelle. Dès que je peux, j’en fais une razzia, et ça tombe bien : en Allemagne, on en trouve partout !
Le père d’Anne me parle de sa vie de cheminot retraité avec une voie calme teintée de mélancolie, Anne me parle un peu de ses voyages mais saute d’un sujet à l’autre comme une puce. Elle ne semble pas tellement s’intéresser à l’hôte qu’elle héberge, on dirait qu’elle le fait par devoir ou pour faire des croix dans un tableau :
« j’ai reçu 4 personnes en 4 jours, c’est l’usine hihi » « regarde, c’est un tableau avec les photos des gens qui sont passés année après année ». Étrange…
Après une bonne nuit, je repars d’attaque pour une journée de nature incroyable, la seule si intense en chlorophylle ! Quasi 100% des 85km se déroule entre ombre et lumière, entre parcs naturels et forêts. Je m’enfonce dans la magnifique reserve d’Orienen de 2200 ha, avec des landes, des forêts, beaucoup d’animaux a priori, un sable granitique qui crisse. Elle servait de terrain d’entraînement pour les russes au temps de la DDR, maintenant elle est classée par l’Unesco. Ce sont ensuite des forêts sur des dizaines de km, avec des chemins plus ou moins defoncés et pentus, un substrat qui ralentit et fait déraper, des arbres parfois couchés en travers, une opacité des fois forte qui fait douter du soleil, des ruisseaux qui glougloutent, des daims qui jaillissent et des festins de baies sauvages…le tout dans un grand silence apaisant…silence qui se prolonge en longeant des étangs plein de nénuphars comme une teleportation au Japon, et qui aboutit dans une zénitude absolue dans la petite ville de Torgau.
Les rues pavées résonnent peu, les grandes places respirent tandis que les anciennes façades se rappellent du temps de Luther qui a marqué le territoire de son empreinte. « Renate au vélo jaune », c’est comme ça qu’elle se décrit, m’accueille dans une très ancienne bâtisse qui abrite aussi le musée de Katharina Luther Stube, épouse de Martin Luther.
J’ai eu l’impression d’entrer chez moi, avec plein de petits objets, cartes postales et flyers collés sur le frigo, plantes débordant dans les pièces, frises enfantines peintes en frise de salle de bain, à l’opposé d’une déco Marie-Claire, une maison qui vit et raconte des histoires. Après un jus dégusté ensemble, Renate est partie pour son cours de guitare classique, me laissant un double et la liberté d’errer lentement dans les rues.
Puis je la retrouve allongée dans son hamac, un livre à la main, longue femme au vêtement en lin ample, un cristal de quart autour du coup et cet éclat de l’oeil qui brille d’une générosité en cheminement.
Autour de bols de thé glacé infusé de menthe de la cour commune, nous nous délectons des carillons de l’église non loin qui fait vibrer l’air surchauffé de cette fin de journée estivale. « Tout est calme, reposé, entends-tu les clochettes tintinnabuler ? ». Elle me parle de sa foi chrétienne, des chants, je lui parle de ma découverte de la méditation dans des temples et communautés en Thaïlande, on parle identité, je lui dit « je pense donc je n’existe pas », elle me répond dans un soupir « tout ça est trop grand pour moi ».
O temps, suspends ton vol. « J’ai déjà fait des grands bonds dans ma vie : je suis passé des cochons aux enfants » dit-elle en riant. Ndlr : elle était ingénieure agronome et est devenue assistante dans une crèche Montessori. Elle me raconte aussi « quand les Allemagne se sont réunies, 1 personne sur 3 n’avait plus de travail, ils regrettaient ». Des fois, la liberté est perte de repères et souffrance, elle est trop grande, mais ensuite l’équilibre instable refait surface. L’Ostalgie était forte au depart…mais maintenant, c’est autre chose qui la remplace avec le vote AFD…ce que nous retrouvons dans de nombreux pays occidentaux malheureusement : la peur de l’autre, la peur de l’avenir, une forme de crispation ce qui excite les populistes. Puis ils leur suffit d’une bonne dialectique pour amplifier ces peurs très, trop, humaines.
Au son d’un nouveau carillon, nous laissons infuser ces échanges, et nous dégustons une crème de Renate à base de groseilles du jardin, avec quelques gaufrettes Manner.
