J12 – Strasbourg à Prague – 16 août – Dessau > Torgau

84km – 640m dénivelé +

Profonde comme la forêt
« C’est trop grand pour moi »
Me dit-elle de son hamac suspendu

Le père d’Anne m’a offert une grande bière, le chien une léchouille et Anne une salade composée…pour le repas. Bbq allumé et enfin une Bradwürste bien grillée pour accompagner des petits pains maison. Le père me fait les gros yeux quand je refuse la 2eme bière (pinte quand même), « mais tu vas boire quoi avec ton repas !? », j’accepte… Côté dessert, je reste sur ma faim, heureusement que j’ai des gaufrettes Manner dans mon sac, mon péché mignon.
Minute culture : ce sont des gaufrettes autrichiennes produites par la marque du même nom, non distribuées en France… Elles sont très croustillantes avec beaucoup de couches et beaucoup de fourrage praliné dans la recette originelle. Dès que je peux, j’en fais une razzia, et ça tombe bien : en Allemagne, on en trouve partout !
Le père d’Anne me parle de sa vie de cheminot retraité avec une voie calme teintée de mélancolie, Anne me parle un peu de ses voyages mais saute d’un sujet à l’autre comme une puce. Elle ne semble pas tellement s’intéresser à l’hôte qu’elle héberge, on dirait qu’elle le fait par devoir ou pour faire des croix dans un tableau :
« j’ai reçu 4 personnes en 4 jours, c’est l’usine hihi » « regarde, c’est un tableau avec les photos des gens qui sont passés année après année ». Étrange…
Après une bonne nuit, je repars d’attaque pour une journée de nature incroyable, la seule si intense en chlorophylle ! Quasi 100% des 85km se déroule entre ombre et lumière, entre parcs naturels et forêts. Je m’enfonce dans la magnifique reserve d’Orienen de 2200 ha, avec des landes, des forêts, beaucoup d’animaux a priori, un sable granitique qui crisse. Elle servait de terrain d’entraînement pour les russes au temps de la DDR, maintenant elle est classée par l’Unesco. Ce sont ensuite des forêts sur des dizaines de km, avec des chemins plus ou moins defoncés et pentus, un substrat qui ralentit et fait déraper, des arbres parfois couchés en travers, une opacité des fois forte qui fait douter du soleil, des ruisseaux qui glougloutent, des daims qui jaillissent et des festins de baies sauvages…le tout dans un grand silence apaisant…silence qui se prolonge en longeant des étangs plein de nénuphars comme une teleportation au Japon, et qui aboutit dans une zénitude absolue dans la petite ville de Torgau.
Les rues pavées résonnent peu, les grandes places respirent tandis que les anciennes façades se rappellent du temps de Luther qui a marqué le territoire de son empreinte. « Renate au vélo jaune », c’est comme ça qu’elle se décrit, m’accueille dans une très ancienne bâtisse qui abrite aussi le musée de Katharina Luther Stube, épouse de Martin Luther.
J’ai eu l’impression d’entrer chez moi, avec plein de petits objets, cartes postales et flyers collés sur le frigo, plantes débordant dans les pièces, frises enfantines peintes en frise de salle de bain, à l’opposé d’une déco Marie-Claire, une maison qui vit et raconte des histoires. Après un jus dégusté ensemble, Renate est partie pour son cours de guitare classique, me laissant un double et la liberté d’errer lentement dans les rues.
Puis je la retrouve allongée dans son hamac, un livre à la main, longue femme au vêtement en lin ample, un cristal de quart autour du coup et cet éclat de l’oeil qui brille d’une générosité en cheminement.
Autour de bols de thé glacé infusé de menthe de la cour commune, nous nous délectons des carillons de l’église non loin qui fait vibrer l’air surchauffé de cette fin de journée estivale. « Tout est calme, reposé, entends-tu les clochettes tintinnabuler ? ». Elle me parle de sa foi chrétienne, des chants, je lui parle de ma découverte de la méditation dans des temples et communautés en Thaïlande, on parle identité, je lui dit « je pense donc je n’existe pas », elle me répond dans un soupir « tout ça est trop grand pour moi ».
O temps, suspends ton vol. « J’ai déjà fait des grands bonds dans ma vie : je suis passé des cochons aux enfants » dit-elle en riant. Ndlr : elle était ingénieure agronome et est devenue assistante dans une crèche Montessori. Elle me raconte aussi « quand les Allemagne se sont réunies, 1 personne sur 3 n’avait plus de travail, ils regrettaient ». Des fois, la liberté est perte de repères et souffrance, elle est trop grande, mais ensuite l’équilibre instable refait surface. L’Ostalgie était forte au depart…mais maintenant, c’est autre chose qui la remplace avec le vote AFD…ce que nous retrouvons dans de nombreux pays occidentaux malheureusement : la peur de l’autre, la peur de l’avenir, une forme de crispation ce qui excite les populistes. Puis ils leur suffit d’une bonne dialectique pour amplifier ces peurs très, trop, humaines.
Au son d’un nouveau carillon, nous laissons infuser ces échanges, et nous dégustons une crème de Renate à base de groseilles du jardin, avec quelques gaufrettes Manner.

J5 – Strasbourg à Prague – 9 août – jour off, Bamberg

Visite à Bamberg, joyau baroque et romantique de la Bavière, 60km ouest de Bayreuth, 60km nord de Nuremberg

Linzer tochte et bière fumée
Baden Baden à Bamberg
Je marche au pas

Je commence par une discussion avec Filippos qui cherche un peu sa voie « je vais peut-être faire une école pour apprendre à utiliser des gongs et puis je lancerai une activité pour faire des bains de gongs aux gens, c’est thérapeutique », on parle bouddhisme et je lui fais un résumé en accéléré et en anglais (car en allemand c’est encore plus dur à expliquer !) de ce que j’ai retenu de différents enseignements dont l’illusion de l’ego, la notion d’impermanence des phénomènes mentaux et matériels, l’attachement à ces illusions qui amène la souffrance, etc… > appelez ma hotline si vous voulez parler karma&co.
Puis je le laisse à la table du petit-déjeuner dans son jardin collectif pour aller vadrouiller dans la ville, non sans avoir fait et étendu ma lessive du jour au préalable… et oui quand on a que 2 shorts, 2 debardeurs, 2 boxer, etc. faut laver tous les jours et prier que ça va sécher !
La ville est remplie de touristes mais pas partout, comme partout. Elle est chargée d’histoire (+1000 ans) et étendue sur 7 collines (comme Rome), depuis 1993 elle est inscrite au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco. D’un charme fou, elle déploie ses façades à colombages patinées par les siècles et colorées pour certaines, des statues et enluminures, des ponts qui enjambent la rivière – le Regnitz – et font penser à Venise, un ancien Rathaus (mairie) monumental, des cafés avec bière à toute heure (enfin presque car ça ferme à l’heure des poules).
Je monte dans le Rosengarten (roseraie) qui domine la ville et reste un bon moment à chiller en lisant le guide du routard sur les points d’interêts de la ville (mise en abîme) accompagné d’un café. Enfin, je me sers de ce guide ! Qui pèse une livre au moins, ce qui est pas mal pour un livre et beaucoup pour un cycliste qui fait la chasse aux kilos !
Je rejoins dans l’après-midi le 2eme couchsurfer qui a accepté de l’héberger. C’est Léon, il m’attend aux Haimbad, qui sont des bains aménagés le long de la rivière. Il est allongé sur le ponton de bois et se dore, enfin pas trop car il a le phototype d’un allemand blond, tout fin avec des yeux bleus et très bien élevé.
On saute d’un bout du ponton et on se laisse dériver avec le courant entre les arbres jusqu’à l’autre bout où on remonte, délicieux manège dans une eau à 22 degrés. Les muscles chauffés à blanc durant ces 4 premiers jours se détendent, se régénèrent.
Je poursuis mon obsession de tester les spécialités de la ville, j’emmène dans ma quête Léon qui m’indique un restaurant conseillé aussi par le guide du routard « Schlankerla ». Au passage, nous entendons une bribe de conférence, de l’autre côté de la rivière, d’un compositeur/musicien français assez expérimental – Sasha Blondeau – qui fait une sortie de résidence à la villa Concordia (un peu comme villa Médicis, fondation Camargo, la Cômerie à Marseille peut-être bientôt…). N’étant pas en manque de culture après cette année culturelle intense à Marseille, mais plutôt en manque de calories, nous poussons nos vélos vers le lieu qui va nous abreuver de veaux, vaches, cochons (surtout) et autres brevages (surtout bière).
D’ailleurs, nous commençons par une gerauch Bieer (bière fumée, spécialité de Bamberg). Celle-ci est brassée dans le resto, on m’avait prévenu qu’elle avait un goût de saucisson ou de bacon…ce n’est pas très engageant, mais en aventurier de l’extrême, je plonge dans ma pinte et en ressort positivement surpris, le goût fumé est léger, très boisé, petit soupçon de saumon fumé plutôt, c’est agréable.
Puis arrive l’inévitable pièce de Schwein (cochon) avec les choux (Kraut) et son Kloss (boule étrange un peu gluante mêlant pomme de terre crue et cuite, savante recette ancestrale).
Après un snaps à la Williamsbirne très bon, Léon se confie, me dit qu’il a toujours vécu ici, qu’il adore le surf, courir, nager. « Je vais faire une semaine de surf au Maroc en octobre, dans un camp de surfeur ».
Il m’évoque aussi sa souffrance au travail « j’étais juriste, j’ai fait un burn out, là je me réintègre dans le cabinet en faisant un travail administratif plus light ». Devant les visages épanouis en apparence, il faut creuser pour voir que les lignes de failles sont nombreuses et communes, la performance imposée par un système violent et utilitariste met à mal les êtres…
Sensation d’impuissance fugace et de partager une même condition humaine. Nous payons la serveuse irrascible qui m’a donné plusieurs fessées pendant le repas et longeons le canal , l’air est doux, la lune pleine-1 jour, je suis Léon à bicyclette

J4 – Strasbourg à Prague – 8 août – Ansbach > Bamberg

95km – 700m dénivelé +

Tente sur tomates
Fenêtre sur cour
Il a fait frais cette nuit

Retour sur ma rencontre avec Clara, belle femme très douce et très vegan.
Nous avons dîné d’une bonne salade de son petit potager avec plein de graines germées et toastées, pour le plat de résistance des pates avec des légumes et bien sûr une bière locale que j’ai ramenée d’une station-service.
Elle me racontait enthousiaste sa vie dans différents pays. « Oui c’est une peinture aborigène qui vient d’australie, et là c’est une tenture des Philippines ». Elle me parlait de son boulot autour de la biodiversité dans une ong. « On dépend de fonds européens, ah oui la politique c’est compliqué, mais bon je suis dans un bureau surtout, ça m’intéresse moins que quand j’étais sur le terrain, je suis scientifique de formation ».
Une pointe de regret, une envie de changement. On est beaucoup à ressentir cela non ? Ses yeux bleus perçants sont troublants, ils transmettent une force, un appétit de découverte et une fragilité. Elle s’entraîne à vivre de façon plutôt minimaliste, son appart mignon est petit « c’est comme une tiny house » dit-elle en riant et en s’excusant de ne pouvoir m’offrir qu’un coin de jardin pour la tente. C’est déjà beaucoup. Je lui fait promettre de venir me voir à Marseille.
Je passe à la Konditorei (boulangerie) toute proche pour acheter des brötchen (petits pains) pour mon pique-nique et zou !
Les paysages sont très campagnards. Je traverse de nombreux villages déserts, une brise légère poussent des brins d’herbe sur la route, personne… Beaucoup de champs, coupés et amendés pour certains à cette période. Il y a souvent des ballots de foin sous plastique, qui fermentent lentement au soleil, j’adore cette odeur fruitée parfois un peu piquante qui chatouille les narines au passage et rappelle un peu les fragrances de bière ipa.
Je repère partout des panneaux solaires, l’Allemagne pousse à fond l’énergie renouvelable (maisons, entrepots, etc), normal avec son retrait accéléré du nucléaire.
En haut d’un petit promontoire se trouve une tour, je peux ainsi observer la vue de la région alentour. Je traverse un village charmant et m’arrête boire une limonade maison avec menthe et citron vert, un peu comme un mojito sans alcool : lecker ! (délicieux).
La route devient plus verte traversant forêt et étendues d’eaux. Je m’arrête pour lire et méditer un moment devant un marais silencieux. La fin est un peu longue et chaude mais j’arrive enfin à Bamberg, un joyau de la Bavière m’ont dit le guide du routard et les autochtones. Et c’est vrai que la descente à travers les rue pavées aux façades gothiques met en appétit !
J’arrive chez Filippos (du réseau couchsurfing, que j’utilise en complément de warmshowers), grec habitant Bamberg depuis 5 ans, qui m’accueille dans son petit appart jonché d’affaires, c’est pire que chez moi après une semaine de représentation politique sans rangement ! Il doit voir une amie, j’en profite pour marcher lentement dans les rues agitées de touristes et baignées d’un soleil couchant. Mes jambes, mes pieds, tout me dit de faire une pause. C’est décidé : je prends un jour off. Rendez-vous demain pour le portrait de Filippos et de Bamberg…et aussi de Leon.

J8-J9 : « into the wild »

J8-J9 : Trek dans la jungle laotienne

Départ à 8h du mat’ de l’agence « into the wild » : quel symbole ! étant fan de ce film. On achète au marché de quoi nous substanter pour 2 jours.
En route dans la vieille voiture…et c’est le coup de la panne.  Fi du triangle de signalisation attention, on sort le coupe-coupe, on tranche quelques branches de palmier le long de la route et on les dispose devant l’antiquité pour marquer la dangerosité. Un tuk-tuk nous dépanne.

La rando commence. En plus de mon guide perso, on est accompagnés par une petite jeune guide locale d’un village de minorité. Pauvre mais maquillée et un smartphone à la main, elle connaît tout de la jungle. Elle est en tongues, comme moi ! On voit des insectes, des parasites nichés dans la sève des arbustes, des gros vers dans le coeur des palmiers, des plantes médicinales. On déj ensemble dans une clairière sur des feuilles de palmier, avec les doigts transpirants dans les mêmes plats. Sticky rice en guide de cuillère. Soudain, elle se lève, et disparaît en courant dans la jungle. Mon guide m’indique qu’elle rentre au village, qu’elle était avec nous juste pour le début.

La jungle est épaisse, il y a du relief, c’est beau ! On croise, on entend : Serpent, araignées, chenilles à moumoute blanche, cigales énormes sur les arbres, criquets qui font un bruit de tronçonneuse ou de sirène selon leur inspiration. C’est la fête des sangsues ! Elles se régalent et s’accrochent à moi comme…de sangsues justement (ndlr : référence circulaire = bug). Sur tout le parcours, j’en récolterai au moins 30. Mon guide très cool me donne le remède miracle : il suffit de les déloger assez vite à coup de pichenettes. Ca marche pas mal, je perds peu de sang ahah. Si elles sont plus coriaces, il préconise de les asperger de lotion anti-moustique. Tous les autres trucs : les crames sauvagement avec un briquet, les saupoudrer de sel, etc…, c’est des balivernes !

Les paysages sont incroyables : on serpente sur des chemins étroits, le long de ruisseaux. Indiana Jones, c’est du carton pâte à côté. La touffeur prend à la gorge et nous couvre de sueur. Mon gentil guide s’acharne au coupe coupe pour défricher le chemin parfois encombré par des voutes de lianes. Des immenses arbres forment une canopée imposante., des troncs à moitié pourris -ou pas- barrent parfois la route. J’apprends les bienfaits d’écorces d’arbres en décoctions et on voit un tiger baum tree, ça sent bon.

On joue au petit chaperon rouge avec notre panier et on ramasse de quoi compléter le dîner : fleur de bananier, coeur de palmier, larges feuilles-dont-je-ne-sais-plus-le-nom. Camp en vue ! Niché au bord d’un cours d’eau, dans une clairière. Il s’agit d’une construction en bois ajourée avec un toit, basique. On entasse des pierres sur la rivière pour faire un barrage et créer une baignoire naturelle. Tous nus et tous bronzés, on se jette dans l’eau. Rafraîchissant ? A peine car l’eau reste tiède.
Atelier cuisine ensuite : je coupe je coupe je recoupe tout en petits bouts accroupi devant une planche en bois. Mon guide, tel un druide, officie sur le feu de bois avec un wok et compose des mixtures magiques avec légumes et bouillon, sauce tomate sucrée-salée, sticky rice, etc…. Y a en pour 10…mais difficile de rameuter d’autres personnes. On dispose les feuilles de bananier pour la table et on se régale dans des grands bambous coupés en 2 !
On joue à dooble, on boit quelques verres de whisky maison et on se laisse aller à la nuit étoilée au son des habitants des lieux. On dort sur feuilles de bananier et sous moustiquaire. Autant dire que c’est raide.

Le matin : on repère des racines pour faire une infusion de cardamome. Yummy ! On fait un ptit dèj copieux, y a au moins 12 oeufs. J’ai jamais mangé autant ! Doggy bag avec feuilles de bananier (re) pour pas gaspiller.
La balade continue toujours aussi incroyable, contemplation de la beauté. Des cascades apparaissent, on fait un remake d’une pub pour gel douche. On croise un fruit insolite : ceci n’est pas une bogue de chataigne mais de noisette !

Arrivée vers un village perché sur les hauteurs avec une très belle vue sur les montagnes environnantes. C’est pauvre, on fait une pause dèj et on se rafraichit au point d’eau unique. Sur les abords du villages se succèdent des petites maisons avec toit de chaume sur pilotis. Mon guide m’explique que la coutume veut que les jeunes garçons (15-16 ans) construisent une petite maison et y dorment seul le soir. C’est un premier pas vers la vie d’adulte. Par la suite, il auront la possibilité d’y amener chastement leur amoureuse. Leur surnom : « les boum boum house » , ça rappelle un sketch des inconnus 😉 . La piste serpente le long de plantations de caoutchouc qui portent les stigmates de saignées.

La dernière partie est au delà du réel avec des arbres millénaires aux troncs noueux et multiples qui s’élancent avec impulsivité vers le ciel. On joue à Tarzan avec les lianes, on se balance au dessus des rivières. On se sent tout petits, tout humbles devant ces géants qui sont là depuis si longtemps, posés, sages.

On émerge de la jungle avec pas mal de piqûres qui grattent et on retrouve le tuk tuk. Retour à Luang Namtha. Sur le chemin, on croise la jeune guide du premier jour, on partage quelques verres de bière cul sec en trinquant. L’expérience into the wild s’achève, mais à la différence du film…j’en sors vivant, et encore plus qu’avant !